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Catholiques réformateurs

Une des difficultés de notre courant d’Eglise est qu’il n’a pas de nom. Ou du moins qu’il ne sait pas dire qui il est sans de longues circonvolutions compliquées de plusieurs paragraphes, parfois même de plusieurs pages.

Conséquence : un repérage difficile par les gens comme par les médias, dans les Eglises comme hors des Eglises.

Ne faut-il pas pleinement assumer le nom de " catholiques réformateurs " ?

Quand nous nous présentons aujourd’hui pour dire qui nous sommes, nous affirmons bien notre identité chrétienne, nous expliquons notre attachement à la modernité, à la démocratie, à l’engagement dans la société, mais il nous faut généralement au moins une demi page pour y arriver, et nous avons toujours peur d’oublier quelque chose, et alors nous rajoutons toute une série de rubriques complémentaires...

Mais malgré la longueur de nos présentations, très souvent nous évitons, curieusement, de parler explicitement de notre origine catholique et de notre attente d’une réforme. Exemple révélateur: le communiqué du 6 février 1999 annonçant la création de la fédération des réseaux des parvis réussit le tour de force de ne pas prononcer ces deux mots clefs qui nous permettraient d’être mieux repérés et compris: " catholique " et " réforme ".

Alors que nos associations sont nées d’une crise de l’Eglise catholique, nous parlons très souvent de l’Eglise sans préciser laquelle. Alors que chacune de nos associations à sa manière (réflexion, rencontres et débats, pratiques communautaires de base), travaille à une réforme, ce mot de " réforme " semble continuer à faire problème pour beaucoup d’entre nous.

" Catholiques "

Foi chrétienne plutôt que foi catholique ou foi protestante.

Beaucoup d’entre nous assument mal leur héritage et leur appartenance catholique. C’est parfaitement compréhensible, tant le malaise est profond par rapport au discours et à la pratique dominant dans notre Eglise. Aussi préférons nous mettre en avant notre christianisme. Et nous n’avons pas tort car notre foi ne va pas à une Eglise particulière, mais à Jésus, le Christ.

A l’inverse, nos amis protestants, beaucoup moins complexés que nous vis à vis de leurs propres Eglises, revendiquent souvent d’abord un protestantisme dont ils sont fiers, avant même leur christianisme. Nous pouvons comprendre ce souci de ne pas être confondus avec une Eglise hégémonique à laquelle ils ne veulent pas être assimilés. Mais parfois nous sommes agacés quand cette affirmation protestante est tellement forte qu’elle occulte presque le plus important : cette foi en Jésus, le Christ.

Nous n’avons donc pas tort de dire d’abord notre foi chrétienne, avant notre appartenance à une Eglise particulière.

Mais nous ne sommes pas chrétiens de nulle part. Que faire de notre héritage catholique ?

La plupart d’entre nous ont reçu la foi par la médiation de l’Eglise catholique. Nous connaissons par cœur ses manques et ses contradictions, et les dénonçons avec raison. Pourtant, comment ignorer sa diversité de courants spirituels, de mouvements, d’ordres religieux, de charismes (en particulier cette " universalité "), d’initiatives, qui en font la richesse. Et puis tout simplement d’abord la foi des femmes et des hommes qui la composent.

Depuis Vatican II, nous disons que l’Eglise est d’abord " peuple de Dieu " avant d’être " hiérarchie ". Pourquoi alors ne regarder, presque avec obsession, que la seule hiérarchie romaine, et pas le peuple dans sa diversité, et sa richesse d’Eglises locales? (Voir sur ce thème l'article de Pierre de Locht "priorité au vécu à la base")

Récemment, quelle Eglise a été capable de réunir un concile comme Vatican II ? Quelle Eglise pourra être à l’initiative d’un prochain concile universel ? Dans quelle Eglise est née cette pratique du témoignage chrétien dans le monde et cette théologie qui part d’abord de la vie (action catholique, prêtres ouvriers, ...) ? Dans quelle Eglise est née la théologie de la libération ? D’où sont venus les théologiens auxquels nous nous référons souvent : Hans Kung, Léonado Boff, Eugen Drewermann, et bien d’autres ?

Nous faisons facilement un complexe vis à vis du protestantisme, plus respectueux de la liberté de conscience, de la démocratie, mieux inculturé dans la modernité, moins dogmatique, moins étouffé par notre pesante hiérarchie cléricale. Vu depuis le côté catholique, le protestantisme, en particulier le protestantisme réformé français, avec son côté minoritaire, son passé de persécution qui force le respect, attire notre sympathie. Et certains d’entre nous sont prêts à changer de confession en cas de blocage complet dans l’Eglise catholique. Pourquoi pas ?

Mais nous oublions vite qu’à l’échelle du monde, les Eglises protestantes historiques réformées et luthériennes sont minoritaires, et que les courants qui ont le vent en poupe dans l’univers protestant mondial, en particulier dans les pays du tiers monde, sont surtout les courants évangéliques et pentecôtistes, avec leurs aspects fondamentalistes dont nous sommes très éloignés. Ou que dans d’autres pays de culture protestante (Europe du Nord luthérienne), existe un protestantisme institué dont la lourdeur ressemble assez aux pesanteurs catholiques.

Cessons donc de rêver à l’Eglise idéale. Notre héritage catholique n’est ni meilleur ni pire que celui des autres. Et que nous le voulions ou non, c’est notre histoire, et nous en sommes le résultat. Sans que cela n’enlève rien à notre attachement à l’œcuménisme, au dialogue inter religieux, à l’échange avec les courants laïques, et à notre certitude que l’Esprit souffle où il veut et abondamment en dehors des Eglises.

" Réformateurs "

Les objections à l’usage de ce mot sont généralement de trois ordres :

Réforme et Révolution

Dans notre courant d’Eglise, la culture politique de beaucoup d’entre nous est restée marquée par le débat " réforme " / " révolution ". Philippe Warnier, quand il était président de " Vie Nouvelle " dans le début des années 70, et avant que son cheminement personnel ne le conduise vers d’autres lieux, avait écrit un livre " la foi d’un chrétien révolutionnaire ". Il fallait s’engager à gauche, mais dans la gauche de la gauche.

Quand on parlait du syndicalisme il y a vingt cinq ans, on distinguait les bons syndicats " révolutionnaires " (CGT, CFDT) des peu fiables syndicats " réformistes " (FO, CFTC, CGC). La ligne politique de Témoignage Chrétien (notamment celle du TC de Georges Montaron), ou celle du Monde Diplomatique, journaux lus par nombre d’entre nous, a toujours été sévère avec la social démocratie " réformiste ". L’histoire politique de la gauche française fortement marquée d’un côté par l’influence communiste, de l’autre par un discours socialiste de gauche, fait que, pour certains, le mot " réforme " a longtemps conservé une connotation suspecte.

Pourtant les choses ont évolué. La gauche a du se confronter aux réalités de la gestion. Le mur de Berlin est tombé. Les débats politiques sont devenus moins idéologiques et plus concrets. Les résultats pratiques dans l’action syndicale ou politique comptent désormais davantage que la pureté des lignes idéologiques.

Enfin, il est clair pour tout le monde aujourd’hui (ou du moins il devrait être clair), qu’il n’est pas nécessaire d’être de gauche pour souhaiter une réforme de l’Eglise catholique...

L’ecclésiocentrisme et les " préoccupations de boutiques ".

C’est la grande objection qui nous est opposée. Nous ne serions préoccupés que de changements institutionnels et passerions à côté de l’essentiel : l’Evangile, l’Eglise mystique (" à recevoir " et pas " à réformer "), le témoignage chrétien, le monde. Nous donnerions dans le " démocratisme ", dans la transposition primaire des pratiques politiques de la société dans une Eglise qui ne sera jamais une démocratie.

Mais parmi nous également, parler de " réforme " de l’Eglise catholique ne va pas toujours de soi. Le mot même d’" institution " fait problème. La mauvaise " Eglise institution " est très souvent opposée de façon simpliste à la bonne " Eglise peuple de Dieu ", comme si l’on pouvait se passer d’institution.

Dans les milieux d’action catholique, ou dans les milieux catholiques de gauche, le questionnement sur le fonctionnement de l’Eglise a longtemps été un débat inutile, ou un thème dangereux risquant de détourner les militants des vrais problèmes : la société, la justice sociale. Jusqu’à aboutir à cette insoutenable contradiction : juxtaposer sans aucun état d’âme une pratique et un discours politiques très ouverts sur la démocratie, la citoyenneté, le changement dans la société, et un silence complet sur le fonctionnement interne d’une Eglise monarchique, cléricale, dogmatique, infaillible.

Mais là aussi les choses changent. La crise institutionnelle touche aussi les milieux d’action catholique. La question des ministères par exemple devient une question débattue dans ces mouvements. Le catalogue des éditions de l’Atelier (ex éditions ouvrières) en est un bon reflet. Voir par exemple le livre récent de Jean-Pierre Roche, théologien et aumônier de la mission ouvrière à Créteil : " prêtres - laïcs, un couple à dépasser ".

L’héritage protestant

Dernière objection : les mots " réforme " et " réformateur " feraient partie du vocabulaire protestant et leur emploi par des catholiques serait mal venu.

Mais pourquoi, au contraire, ne pas assumer explicitement cet autre héritage ? Nous avons de bonnes relations avec les protestants. Nous nous comprenons souvent mieux avec les réformés qu’avec un certain nombre de catholiques. Nous admirons la foi et le courage de Martin Luther et des grands réformateurs, et nous souhaitons leur réhabilitation par l’Eglise catholique. L’héritage de la Réforme (les historiens parlent plus volontiers " des Réformes " au pluriel) n’est pas le monopole des Eglises protestantes.

La requête " Nous sommes aussi l’Eglise " ne fait finalement que demander, dans la plupart de ses points, des réformes acquises depuis plus ou moins longtemps dans le protestantisme :

  • L’abolition de la coupure entre clercs et laïcs : typiquement le thème du " sacerdoce universel des croyants " cher aux protestants qui ne reconnaissent (du moins en théorie...) pas de statut particulier aux pasteurs, mais seulement une différence de fonction.

  • La participation des Eglise locales au choix de leurs responsables : typiquement la pratique presbytérienne - synodale du protestantisme réformé.

  • L’accès des femmes à tous les ministères : un acquis récent du protestantisme et de l’anglicanisme.

  • Le libre choix du mariage ou du célibat pour les prêtres : un autre acquis du protestantisme remontant au XVIème siècle.

  • La liberté de conscience en matière de comportements personnels (contraception, avortement, mariage, homosexualité) : typiquement une attitude protestante (hors courants évangéliques).

Vatican II lui même avait déjà réduit la distance entre catholicisme et protestantisme (lecture de la Bible, liturgie en langue vulgaire, collégialité, ...), au point que certains protestants comme les frères de Taizé ont cru les questions réglées et sont pratiquement devenus catholiques.

La " réforme " ne s’oppose pas à l’Evangile et à la Fraternité.

Quand nous parlons de " réforme " de l’Eglise catholique, quand nous reprenons à notre compte le thème d’une " Eglise toujours à réformer ", nous cessons par là même de faire de l’Eglise une institution sacrée et infaillible, qui constitue pour beaucoup de nos contemporains un obstacle à l’Evangile. Nous relativisons l’importance de l’Eglise par rapport à l’Evangile et à la Fraternité qui sont les enjeux premiers.

C’est en cela que le nom de " catholiques réformateurs " pourrait être choisi et assumé par notre courant d’Eglise et par la plupart des associations membres de notre réseau. Il est déjà utilisé dans certains de nos groupes. Les sociologues religieux nous identifient aussi avec ces mots. Nos amis protestants nous décrivent assez facilement avec ce vocabulaire. N’est-il pas temps d’assumer nous mêmes ce nom, plus positif que " catholiques critiques ", et moins prétentieux et pharisien que " catholiques progressistes ".

Nous avons besoin d’un nom simple et court qui résume bien notre projet et contribue à notre visibilité et à notre reconnaissance.

Novembre 1999.

Une version allégée de cet article a été publiée dans le numéro 5 de la revue Parvis.

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