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Croyants en liberté Sarthe |
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Une foi qui pense Un commentaire de l'encyclique Foi et raison, et une réflexion sur le "Réenchantement ou crépuscule du christianisme?" (titre d'un autre article de l'auteur sur le même thème dans la revue Esprit, février 1999) et sur la formulation de la foi aujourd'hui, par Joseph Moingt, théologien catholique jésuite. On trouvera le texte complet de l'encyclique Foi et raison sur le site du Vatican, ainsi qu'un autre commentaire sur le site Synode du parvis. Cet article est emprunté à la revue Parvis, numéro 9 de mars 2001. Joseph Moingt est d'autre part l'auteur de L'homme qui venait de Dieu, Le cerf, 1993. Les intertitres sont de Croyants en liberté. Une encyclique qui fait écho à un vieux débat La lettre encyclique Foi et raison publiée par le pape Jean-Paul II le14 septembre 1998 se présente comme une vaste méditation sur deux millénaires de relations entre le christianisme et la philosophie occidentale. Adressée aux philosophes et penseurs de notre temps, incroyants compris, autant qu'aux pasteurs, fidèles et théologiens de l'Église catholique, elle demande à être lue dans sa portée historique universelle, avant d'être interprétée comme un document à usage interne. Son intitulé fait écho au livre que I'un des plus grands philosophes de tous les temps, G. W. F.Hegel, écrivait, tout au début du XIXème siècle, sous un titre semblable Foi et savoir, apparemment sous la même impulsion: à l'aube de sa carrière, il déplorait le divorce survenu au siècle précédent entre la philosophie et la théologie, qui détournait la première de penser l'absolu et la seconde d'user du raisonnement, tout comme le pape, au soir d'un long pontificat, évoquant la même rupture, qu'il date de la fin du Moyen Age, déplore qu'elle fasse douter les philosophes de la capacité de la raison d'atteindre la vérité, et les théologiens du besoin de la foi de s'appuyer sur une vraie pensée de l'Être. Tous les deux, pour remédier à une situation qu'ils estiment pareillement tragique, préconisent le même remède, mais en sens inverse : il s'agit, pour Hegel, d'absorber la théologie dans une philosophie de la totalité ; pour Jean-Paul II, de ramener la philosophie aux sources théologiques de la vérité. Le projet de Hegel de réconcilier la foi et la raison a échoué. Celui de Jean-Paul II réussira-t-il mieux? Le malentendu qu'on devine entre l'un et l'autre ne porte guère à l'espérer. En dépit d'une apparente modernité, une pensée qui reste classiquement à la recherche de la "philosophie éternelle" L'exhortation du pape fut bien accueillie dans plusieurs milieux intellectuels : on se réjouissait que la papauté proclame si haut son estime et sa confiance envers la pensée moderne, qu’elle n'avait cessé de vilipender depuis deux siècles et plus; on la félicitait d'encourager si fort les théologiens à ne pas en avoir peur, oubliant qu'elle avait naguère frappé tout aussi fort ceux qui s'étaient laissés séduire par les idées modernes; on appréciait qu'elle renonce à imposer sa propre philosophie, comme elle l'avait toujours fait dans le passé; on admirait I'optimisme du pape et sa modernité, on pressentait un tournant historique de la société. Des appréciations aussi flatteuses ne résistent pourtant pas à une lecture attentive du document. La philosophie qui est louée, celle que les théologiens sont invités à utiliser, ce n'est pas celle de la modernité, en pleine « crise du sens » depuis qu'elle s'est séparée de la foi, c'est celle qui est depuis toujours à la recherche du vrai, c'est-à-dire, de l'absolu, de l'infini, de Dieu, la « philosophie éternelle » ; et si son autonomie mérite d'être respectée, c'est dans la mesure où elle se soumet d'elle-même à la régulation de la vérité, qui vient de la révélation, de la tradition et du magistère de l'Église. La lettre du pape reflète une vision tragique du présent Pour que l'humanité échappe au péril mortel qui la menace, il faudrait que renaisse l'antique partenariat de la foi et de la raison, de la théologie et de la philosophie, de l'Église et de la société, celui qui s'était établi aux temps bienheureux de la chrétienté médiévale. Mais si le salut est au prix d'un tel retour en arrière, alors que l'histoire ne revient jamais sur ses pas, la lettre du pape résonne comme le cri d'alarme qui précède la catastrophe et alors, au lieu d'inspirer espérance et optimisme, elle reflète une vision tragique du présent qui ne laisse guère d'espoir pour l'avenir ni de la société ni de l'Église. Mais est-ce bien du point de vue du rapport entre foi et raison qu'il convient de juger la situation présente ? La question était agitée en ces termes abstraits au temps de Hegel tant par les philosophes que par les théologiens c’est vrai ; mais elle se traduisait déjà dans les faits de façon plus concrète, en termes de rapport entre religion et État; et l'oppression que les autorités religieuses, appuyées sur les pouvoirs politiques, faisait peser sur les esprits, à cette époque, a été finalement plus néfaste au christianisme que la séparation de la raison d'avec la foi, qui en a résulté, en partie, comme un moyen de se libérer de cette oppression. La volonté de la foi d'imposer la vérité, la sienne, à la raison n'a pas réussi à établir une cohabitation heureuse entre l'une et l'autre, dès le moment où les esprits réclamaient la liberté de penser, fondement de l'autonomie de la philosophie. Un débat abstrait décalé par rapport aux vraies questions de la société et des hommes d'aujourd'hui Aujourd'hui, les relations entre la foi et la raison ne sont plus guère au cœur des débats intellectuels et ne passionnent plus l'opinion publique, c'est peu de le dire. Les débats d'idées ne sont pas le seul moteur de la marche du monde, et il s'est passé tellement de choses depuis le XIXème siècle : I'explosion industrielle, plusieurs guerres d'extermination, la Shoah, les guerres de libération coloniale, tant de nouveaux facteurs économiques qui ont déstructuré la société, tant de changements éthiques qui ont bouleversé la condition humaine, et déjà le spectre énigmatique de la « mondialisation ». C'est sur ce terrain que se pose pour beaucoup de gens la « question du sens » c'est là qu'ils jugeront la capacité de la foi de penser ce qui est pour eux question de vie ou de mort, c'est là qu'ils apprécieront, en conséquence, l'intérêt d'écouter ce que la foi a à leur dire. Sur quoi doit porter la pensée de la foi, et comment peut-elle se communiquer? « Si elle n'est pas pensée, la foi n'est rien » dit Jean-Paul II en citant Saint Augustin. Cela veut dire que le croyant ne doit pas se contenter de proclamer de bouche les « vérités de la foi » mais qu'il doit y appliquer toutes les ressources de son intelligence. Cette obligation n'est pas contestable, mais elle pose deux questions, qui se conditionnent mutuellement : sur quoi porte la pensée de la foi, et comment se communique-t-elle ? Il vient d'être fait mention des « vérités de la foi » par quoi on entend généralement les « articles » du Credo et les dogmes de l'Eglise, que le théologien professionnel a vocation d'expliquer aux croyants et pour lesquels l'usage de la philosophie lui sera utile sinon nécessaire. On ne discutera pas de ce point, mais est-ce là tout ce sur quoi doit s'exercer l'intelligence du croyant ? S'il en était ainsi, il n'aurait rien à dire des seules questions qui intéressent ou inquiètent la plupart des gens qui l'entourent, incroyants ou indifférents aux choses religieuses. Un vieux mot usé à redéfinir: le "salut". Mais la foi n'est pas simplement une somme de connaissances acquises d'avance, c'est une lumière donnée pour « faire la vérité » sur toutes choses, pour penser tout ce qui concerne le « salut du monde » et quelle réalité historique dirions-nous étrangère à ce salut ? Le salut est le mot-clé du message religieux : qui le comprend autour de nous, voire même parmi les croyants ? Fatalement, si on en exclut les si nombreuses réalités du « monde » qui préoccupent la masse des gens, sous prétexte qu’il n'y est pas question de Dieu ou que cela est sans rapport avec l'éternité (mais qu'en sait-on ?), on vide le mot salut de toute signification pour eux, et alors on ne doit pas s'étonner que le langage de la foi soulève si peu d'intérêt. Que manque-t-il à ce langage pour être intelligible ? La pensée de l'Être, qu'enseigne la philosophie traditionnelle, répond le pape. Disons plutôt : il lui manque un peu de chair, il lui manque la pensée du monde. La foi doit se décentrer d'elle-même, ne pas se contenter de se penser elle-même, mais apprendre (car cela aussi s'apprend) à regarder au dehors, à penser le monde et l'histoire, à juger de ce qui arrive aux hommes ou les menace, à penser les choses de la vie. Le langage religieux ne peut plus être considéré comme un langage de communication Ce que la foi tient pour la vérité du monde, cela ne peut se communiquer que dans une langue commune, celle de la raison assurément, pas nécessairement de la raison philosophique, encore appelée langage de l'être, mais dans le langage de tous les jours, celui de I'expérience commune des choses de la vie. Il doit en être ainsi pour tous les croyants désireux de témoigner de leur foi, mais également pour les théologiens, responsables de mettre les « vérités de la foi » dans leur contenu le plus universel, à la portée de tous, et donc également des incroyants. Autrement dit, le langage religieux, celui de la tradition de la foi, ne peut plus être considéré comme un langage de communication, il a cessé d'être « commun » ; à peine est-il parlé entre croyants et compris par eux, à plus forte raison ne peut-il plus être utilisé à titre de langue véhiculaire dans la société irréligieuse (non reIigieuse) où l'on vit. Ce n'est pas en le rendant plus philosophique, plus chargé de pensée spéculative, qu'on le rendra plus apte à transmettre son message, mais en ayant le souci de lui donner à exprimer les expériences et les attentes, les souffrances et les joies des hommes et des femmes de notre temps. A nous, chrétiens, qui voudrions «communiquer » notre espérance, de « communier » plus intensément à ce qui se vit et se pense au plus profond du cœur et de l'esprit de ceux dont nous partageons le destin, et de travailler avec eux à construire l'avenir de notre monde « commun ». Nous ne vivons plus ni en chrétienté ni même en christianisme Justement parce qu'elle préconise un remède impossible, la lettre du pape a le mérite d'ouvrir nos yeux sur la présente réalité religieuse. Nous ne vivons plus en situation de christianisme. Je ne dis pas chrétienté, car on entend généralement par là ce mélange de culture dominante et de régime politique qui assurait à la religion chrétienne une situation privilégiée de religion d'État. Nous savons tous que ces temps-là sont dépassés de façon irréversible et nous ne jugeons même pas souhaitable le retour à une telle situation s'il était possible. Je parle simplement de christianisme pour qualifier l'état d'interpénétration de la pensée chrétienne et de la pensée publique des pays européens, état qui avait survécu aux temps de chrétienté sous la forme d'un espace culturel, d'une civilisation fortement marquée par les idées et les valeurs du christianisme. En ce sens, I'époque des Lumières, si honnie du magistère catholique, peut justement être dite chrétienne, la philosophie idéaliste allemande également, à preuve que Karl Barth, ce grand penseur protestant du siècle dernier, range Kant et Hegel au nombre des « théologiens chrétiens ». Ce temps-là est révolu. Non du fait que les pays européens sont devenus pluri religieux, mais parce que la religion y a perdu la puissance de régenter le lien social, la relation des individus entre eux, à leurs communautés et à la société globale. L'espace public n'est plus à dominante chrétienne. Telle est la réalité sur laquelle la lettre de Jean-Paul II ouvre nos yeux, du seul fait qu'il aspire à renverser une situation que la communauté chrétienne se sent bien impuissante à changer, du moins de façon aussi radicale. Le coeur du message évangélique S'il est important d'en retirer cette leçon, ce n'est certes pas pour se résigner au silence et à l'inaction, bien au contraire. Plus conscients que jamais que la responsabilité de la mission évangélique incombe au plus petit des croyants, et ne peut plus être laissée au seul appareil de l'institution religieuse, nous devons tous avoir à cœur de discerner et de transmettre ce qu'il y a de plus universel, de plus facilement et de plus impérieusement communicable, dans le message évangélique: le sens de la responsabilité éthique de nos actes, qui commande le respect de soi-même et d'autrui, I'amour du prochain qui accomplit et dépasse la justice, le souci des pauvres et des sans-droits qui est la beauté de l'humanité, le respect de la parole donnée qui fait la vérité des relations entre personnes et entre peuples, I'espérance du lendemain qui redonne le courage de vivre... Sur cette base d'universalisme évangélique, la singularité chrétienne, qui est le témoignage rendu à Jésus-Christ, se rend intelligible et crédible. Sauvés, oui, mais de quoi? De l'exhortation du pape, on gardera une dernière leçon, plus positive: le souci de parler à tous, et de parler raison. Nous n'avons pas le droit de douter du « salut », de la société occidentale sous prétexte qu'elle n'est pas restée globalement chrétienne, pas plus que du reste de l'humanité qui ne l'a jamais été. Le salut éternel des personnes est dans les mains et dans le secret du cœur de Dieu. Mais il n'est pas totalement indépendant du salut temporel de la société et de l'humanité, et celui-là, s'il n'échappe pas à l'action de Dieu, nous a néanmoins été confié, en tant que créatures raisonnables établies par lui intendants responsables de sa création. La Parole de Dieu nous instruit de son projet salutaire sur le monde: que cessent les violences et les divisions, que règnent la paix et la justice, que le souci du plus faible l'emporte sur nos égoïsmes, individuels ou collectifs. Il y a donc une œuvre salutaire à accomplir, qui concerne la réalité temporelle de ce monde, à laquelle Dieu appelle tous les êtres humains à coopérer fraternellement. C'est une œuvre à concevoir et à réaliser « en commun », « raisonnablement » : les chrétiens y sont les premiers intéressés, au titre de la « nouvelle création ». Joseph Moingt, SJ, in revue Les réseaux des PARVIS. N°9, mars 2001. |
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